Aujourd’hui, c'est l'anniversaire de mon fils. Il a cinq ans. A cette même heure, il y a cinq ans, il était tranquillement en train de dormir dans son berceau en plastique, dans la chambre de la maternité où j'avais accouché, et je n'osais pas le prendre dans mes bras. J'avais peur de le déranger, peur de le réveiller. Pourtant, je crevais d'envie de le tenir contre moi, de serrer dans mes bras ce petit être merveilleux que j'avais porté neuf mois et dont je découvrais le visage d'ange, les petites mains si douces et si potelées aux poings tout fermés... Je n'osais pas. Je n'ai pas osé pendant plusieurs heures, ou plusieurs jours, je ne sais plus. Bien sûr, je le prenais quand il pleurait, je l'allaitais, mais quand il se rendormait je le remettais vite dans son petit lit... Il m'a fallu longtemps avant d'oser, vraiment. Et j'ai mis plus longtemps encore avant de comprendre ce qui m'avait retenue, empêchée...

Quand il est né, et bien que je sois contre, on me l'a pris pour l'aspirer (il ne respirait pourtant pas si mal) pour l'habiller (je voulais le garder contre moi, on m'a affirmé qu'il aurait froid et je n'ai rien pu faire) et on me l'a rendu endormi, dans son berceau. Je pense que si on me l'avait mis, endormi, dans les bras, plutôt que dans le berceau, je n'aurais pas réagi de la même façon. Là, le message implicite qu'on me transmettait avec beaucoup de force et un impact très grand sur la jeune mère inexpérimentée que j'étais était le suivant : les enfants dorment dans leur lit. Point. Et moi qui suis une femme obéissante, j'ai intégré sans même m'en rendre compte cet ordre des choses... alors même qu'une partie de moi-même se révoltait en silence, étouffée par le « c'est comme ça et puis c'est tout ». Les enfants dorment dans leur lit, pas dans les bras de leur mère. Et surtout pas contre leur mère la nuit, les lits à la maternité sont tellement petits que les risques de chute sont assez importants ! Je me souviens qu'une nuit, il s'est endormi en tétant contre moi... Je me suis demandée si je n'allais pas me faire engueuler par une puéricultrice... Je n'avais pas du tout réfléchi à tout ça avant l'accouchement. J'avais beaucoup pensé à l'accouchement que je souhaitais, j'avais fait un projet de naissance, mais pour la suite, à part l'allaitement qui me semblait incontournable, je n'avais pas d'idées préconçues quant à ce que j'aurais envie de faire, ce qui serait bon pour le bébé... Du coup, sans que je m'en rende compte, je me suis plus ou moins soumise à ce que je croyais être les diktats de notre société et quand j'ai osé commencé à désobéir, cela a été dans la crainte de représailles, de remarques plus ou moins bienveillantes et désagréables... alors qu'après tout, le plus important n'est-il pas que la mère fasse se qu'elle sent bien pour elle-même et pour son  bébé ? Et le rôle de l'équipe médicale autour ne pourrait-il pas être de l'aider à trouver les solutions à l'intérieur d'elle-même et de l'encourager, de la soutenir pour qu'elle puisse être au plus près de ses sensations, émotion, le plus possible à l'écoute de son intuition ? D'autant que c'est un moment où l'intuition crie tellement elle est puissante (enfin, dans mon cas en tout cas) et que lutter contre à un moment aussi important avec des enjeux qui ont des effets aussi longs dans la relation entre un bébé et sa mère est tout simplement épuisant.

La deuxième chose induite par le passage à la maternité et la façon dont se passent les choses assez souvent c'est « vous ne pouvez pas vous débrouiller toute seule, laissez-moi faire ». Je n'ai changé la couche de mon petit garçon que le jour de mon départ de la maternité. Pourtant, j'aurais tout à fait pu être en capacité de le faire avant. On aurait pu me montrer, m'expliquer... Mais il fallait que je me repose... soi-disant. Tout cela fait douter la mère de ses capacités à se débrouiller toute seule. Néanmoins, on la met à la porte au bout de trois ou quatre jours, les lits coûtent cher et il y a la queue ! Il n'est pas si loin le temps (cela existe peut-être encore) où les bébés étaient mis à la nurserie la nuit (dans le vide, on ne vous entendra pas crier) et où les bébés étaient lavés par les sage-femmes...

Après un accouchement, la plupart des femmes ont une sensibilité à fleur de peau. Quelques paroles à la légère peuvent avoir un effet dévastateur. Or comment les personnels pourraient-ils être à l'écoute des mères avec les conditions de travail qui sont les leurs ? Eux aussi sont soumis au Dieu des Chiffres... Les bébés ne sont plus regardés, ils sont pesés, mesurés, étiquetés. Je me souviens comme si c'était hier du moment où on est venu m'agresser en me disant « il n'a pas pris assez de poids, on va lui donner un biberon de complément. » j'ai refusé, je me suis fait engueuler et de toute façon je n'allais pas avoir le choix, on allait m'envoyer le médecin... Jusqu'à ce que la femme se rende compte qu'elle n'avait pas le bon dossier dans les mains. Si elle avait seulement jeté un oeil à mon fils elle aurait vu qu'il n'avait besoin de rien ! De plus, j'ai appris par la suite que donner un biberon de complément est la meilleure façon pour faire rater un allaitement. C'est tout bénèf pour Nestlé et compagnie, tout ça ! Et tellement mieux pour le bébé ! Et même s'il avait vraiment fallu l'alimenter autrement (dans la plupart des cas, augmenter le nombre et la durée des tétées suffit, mais ça, elle ne me l'a pas proposé !), peut-être aurait-elle pu me l'expliquer calmement au lieu d'essayer de me faire peur en annonçant la venue du père fouettard sous les traits du médecin qui allait me faire marcher droit ! Et puis, a-t-elle pensé à l'effet que ça peut avoir sur une mère de s'entendre dire qu'elle ne nourrit pas bien son enfant ? Qu'elle est en train de le laisser mourir de faim ? (car c'est bien ça, non ?)   Bon, d'accord, je suis en train de parler d'un cas particulier. N'empêche, en 4 jours de maternité, j'ai rencontré plusieurs cas particuliers qui traduisaient tout de même une certaine philosophie générale...

Alors, entendons-nous bien, je ne suis pas en train, là, de critiquer gratuitement les sages-femmes ou les puéricultrices... pour ce que j'en ai vu, elles font leur boulot du mieux possible dans les conditions difficiles qui sont les leurs. Ce que je regrette, c'est qu'il n'y ait pas de réflexion (cela a peut-être aussi changé en 5 ans... pour la deuxième, j'ai accouché à la maison, j'avais été trop traumatisé par mon passage à la maternité) sur le pourquoi et le comment des pratiques... Comment accompagner une mère ? Ça se réfléchit un peu, sinon, on peut tomber dans l'assistanat ou pire... Sinon, on peut, sans s'en rendre compte, véhiculer des messages subliminaux très iatrogènes... et bousiller durablement la confiance d'une mère dans ses capacités à s'occuper de son enfant.

Voilà, je suis désolée, je me suis un peu énervée toute seule devant mon ordinateur, je ne pensais pas être encore aussi en colère 5 ans après... et pourtant, je n'ai pas tout raconté ! Bonne journée à vous quand même...