Un livre sur les pédagogies différentes (Montessori, Steiner, Freinet et compagnie)

Un chapitre sur la descolarisation.

Et l'avis de deux journalistes "impartiales" :

"Des parents excessivement protecteurs, qui craignent peut-être la confrontation de leur enfant avec le monde extérieur, peuvent être tentés par la déscolarisation. (...) Il est sûrement très gratifiant pour les parents d'étendre ainsi leur rôle et d'accaparer toutes les fonctions possibles de l'adulte près de l'enfant. Le danger est grand de voir des parents choisir une option qui tient surtout compte de leur propre désir et de sa satisfaction, au risque d'exposer leurs enfants à la solitude et à de grandes difficultés à venir. Pour un surdoué qui passe le bac à 14 ans, combien d'échecs ou de revers? "

Ce n'est pas tant la critique de la descolarisation qui m'a interpelée (puisque ces dames ne semblent pas bien avoir étudié les réelles raisons qui poussent les parents à descolariser) que cette phrase : " Il est sûrement très gratifiant (...) d'accaparer toutes les fonctions de l'adulte près de l'enfant."

Je me suis simplement demandé pourquoi il était choquant qu'un parent veuille occuper toutes les fonctions auprès de son enfant. Je me suis d'abord interrogée sur cette notion de fonctions et je me suis demandé si nos deux journalistes ne la confondait pas avec la "toute-puissance" qu'exercent certaines mères sur leur enfant, toute-puissance que je pense effectivement nocive.

Entendons par "toute-puissance" la volonté que peut avoir un parent de représenter la seule et unique vérité, la seule et unique image du monde, le seul et unique miroir de l'enfant. Parce que l'adulte fait croire à son enfant qu'il a sur lui pouvoir de vie ou de mort, que c'est lui seul qui écrit et dicte les règles, parce que l'adulte tout-puissant se pose comme ultime juge des actes de l'enfant, parce que l'enfant grandit en ne construisant son estime de lui et sa confiance en lui que sur les fondements jetés par l'adulte, ce dernier le manipule et lui interdit de devenir un être pensant et un être différent de lui. Oui, ça, c'est de la toute-puissance et je ne crois sincèrement pas que ce soit la motivation première des parents qui descolarisent. Je crois même pouvoir dire, sans me tromper, que bon nombre d'enfants scolarisés vivent pour autant avec des adultes exerçant sur eux leur toute-puissance. Rien à voir, donc, avec la descolarisation ou pas. La toute-puissance relève plutôt, à mon sens, de la psychiatrie.

Si on prend alors le mot "fonctions" dans son sens premier, c'est à dire "rôles", je pense pouvoir dire que les parents (et les mamans plus encore) les exercent déjà, que l'enfant soit scolarisé ou pas! Ne sommes-nous pas en effet les premières institutrices lorsque nous leur apprenons à parler ou à empiler des cubes?

Ne sommes-nous pas les premières infirmières lorsque nous soignons des bobos plus ou moins importants (selon nos compétences et nos médecines, naturelles ou pas)?

Ne sommes-nous pas leur premier lien avec le monde lorsque nous les présentons, que nous les nommons auprès des autres?

Ne sommes-nous pas également celles qui leur apprennent à faire du vélo, à nager, à faire un gâteau, à nouer leurs lacets, à s'habiller, à gérer leur argent de poche, à aimer la musique, à tenir un appareil photo et que sais-je encore?

Il est clair que depuis leur naissance, nous endossons alternativement plusieurs fonctions et que cela ne semble choquer personne sauf quand...

Sauf quand on en fait trop. Sauf quand, lorsqu'on leur apprend à dessiner, on en profite pour leur apprendre à écrire (parce que ça, c'est le boulot de l'enseignant), sauf quand, lorsqu'on leur apprend à faire du vélo, on leur apprend aussi à le réparer (parce que ça, c'est le boulot du réparateur), sauf quand, lorsqu'on leur apprend à faire un gâteau, on leur apprend aussi à faire la confiture ou les glaces (parce que ça, c'est le boulot du supermarché), sauf quand, lorsqu'on leur apprend à aimer la musique, on leur apprend aussi à jouer quelques notes (parce que ça, c'est le boulot du club de loisirs)

Bref, nos fonctions de parents s'arrêtent là où commence la société de consommation!

Car après tout, qu'aurait à craindre une société dans laquelle des parents exerceraient intelligemment et volontairement plusieurs fonctions auprès de leurs enfants? De quoi ces journalistes, cette société, peuvent-ils bien avoir peur devant des parents qui s'investissent dans l'éducation proximale de leurs enfants? De la castration psychique de ces enfants? Non, puisque nous avons fait plus haut la différence entre "toute-puissance" et "fonctions parentales".

Nous ne sommes, à la base, que des animaux. Et je ne me vois pas demander à cette mère chatte si elle pense outrepasser ses droits de parent en s'accaparant toutes les fonctions auprès de ses chatons... A l'autre bout de la Terre, il semblerait également bien étrange de demander à une maman yéménite si elle castre psychiquement son enfant en lui servant de poussette, doudou, biberon, institutrice, animatrice, infirmière...

L'Occident se vante d'être riche et civilisé. On pourrait le symboliser par la consommation et la psychologie. Deux valeurs qui, certes, ont bien des avantages, qui, certes, ont bien contribué à l'évolution de notre société et la mise en place de notre culture. Mais elles ont surtout totalement échappé à notre contrôle et nous les subissons aujourd'hui davantage que nous n'en profitons. Tout est aujourd'hui soumis au pouvoir de la consommation et au crible de la psychologie. Plus aucun de nos comportements n'est naturel. Même enfanter, même élever nos enfants. Tout est source d'angoisses, de questionnements et d'interprétations. Ces angoisses tentent de trouver leurs réponses dans la consommation. Et cette consommation provoque souvent de nouvelles angoisses, liées aux insatisfactions. Et c'est comme cela que notre monde occidental tourne.

Alors imaginez 5 minutes que les êtres humains veuillent reprendre le contrôle de leurs sens et de leurs comportements naturels. Imaginez qu'un parent veuille éduquer son enfant, au sens où l'entendent les 3/4 de la planète, c'est à dire de A à Z (Z étant le moment où il est armé pour affronter son destin)

Que deviendrait alors notre société de consommation? Que deviendrait une institution comme l'école si les parents s'organisaient en petits groupes pour éduquer leurs enfants? Que deviendraient le corps médical et ces grands laboratoires pharmaceutiques si l'on apprenait à écouter et à respecter notre corps en utilisant la Nature pour le soigner? Que deviendraient les centres de loisirs et les clubs de sport si les parents se mettaient à jouer au ballon et à courir avec leurs enfants?

Pourquoi faire naître son enfant naturellement lorsqu'il existe des hôpitaux et des anesthésistes à faire vivre?

Pourquoi allaiter son enfant, le porter sur son dos et le faire dormir dans son lit quand il existe des commerçants de la puériculture qui ont faim?

Pourquoi élever son enfant quand il existe des crèches qui réclament des budgets?

Pourquoi vouloir croire que le parent est SUFFISANT pour les larges premières années de la vie de son enfant alors que toute une société s'emploie à nous faire comprendre que l'on est SUPERFLU et ACCESSOIRE ?

Elever son enfant et refuser les choix imposés par la société ne relève pas de la castration de l'enfant mais simplement de la peur de nous voir sortir du rang et remettre en cause un système qui se nourrit lui-même : celui de la consommation.

Les êtres pensants sont dangereux. Imaginez qu'un jour ces gens-là puissent construire leurs maisons, fabriquer leurs vêtements, cultiver leurs légumes et instruire leurs enfants. Toute une société qui s'écroulerait parce que ces hommes et ces femmes se veulent libres et propriétaires de leurs pensées, de leurs envies, de leurs besoins, de leurs désirs, de leurs pulsions, de leurs comportements?

Non... Trop dangereux. Prenons plutôt le contrôle de leur nature profonde, codifions leurs envies, conditionnons leurs comportements, créons ou détruisons leurs besoins. Et surtout, éradiquons les sentiments. "Nombre de pédagogues mettent en garde contre les conséquences néfastes de la subordination de la relation éducative à la relation affective"

Garde à vous! Soldats, à mon commandement, MARCHEZ !