Cette citation de Racine, donnée par Cherry Plum ce matin, illustre le propos du jour !

« Tu as l'air fatigué ?
Ne m'en parle pas, ma fille s'est encore réveillée six fois cette nuit... »

« Oh, là, là, notre fils fait encore pipi au lit... j'en ai marre. »

« Non, ça, je n'ai pas les moyens de me l'acheter... »

« Quand je rentrerai dans ce jean on pourra en reparler. »

« J'ai encore la crève... »

Quand nous disons, nous faisons quelque chose, nous transmettons quelque chose de nous-même. Le plus souvent, ce que nous exprimons de nous lors de ces échanges anodins, n'est pas tout à fait conscientisé. Nous n'avons pas vraiment décidé de faire pitié, ni de faire « pauvre » ou « faible »... mais indéniablement, c'est tout de même l'effet que nous faisons.

Rien de grave en soi, il faut bien faire un effet ou un autre... Si vous ne dites rien, les gens l'interpréteront aussi de toute façon. Tout de même, réaliser que nous ne parlons pas de façon neutre peut être éclairant !

Là où ça devient particulièrement intéressant, c'est :

  • quand le fait qu'on va pouvoir dire justifie l'action. Par exemple, il arrive que l'avantage d'être malade soit dû au fait qu'on va pouvoir se plaindre avec de « bonnes raisons ». La maladie, on le sait, dit toujours quelque chose (la difficulté étant de trouver quoi) et un de ses bénéfices secondaires peut-être de se faire dorloter ou d'attirer enfin l'attention. De même, quel intérêt cela peut-il bien avoir de faire une bonne action si on ne peut pas s'en vanter un peu ? Au moins un tout petit peu ? Et tant qu'à être en colère, autant le faire savoir à quelqu'un, même si ce n'est pas celui contre qui on a des griefs qui est le premier au courant...
  • quand nous « utilisons » nos enfants ou nos proches pour au choix, nous faire plaindre, jouer les martyrs, jouer les héros... Et quand du coup, nous enfermons plus ou moins notre entourage dans un comportement qui nous permet de continuer à jouer ce rôle. Je me demande par exemple, dans quelle mesure ma fille ne continue pas à se réveiller jusqu'à six fois par nuit (elle a un an !) pour que je puisse justifier ma fatigue. Je ne serais pas forcément beaucoup plus reposée si elle dormait vu que j'ai moi-même du mal à me coucher, mais là, non seulement ce n'est pas « de ma faute », mais en plus, je peux me plaindre... au lieu de ne m'en « prendre qu'à moi-même »!

  • quand on remarque que selon la personne à qui on s'adresse, le même discours va avoir des effets différents sur l'autre bien sûr, mais aussi sur soi... Si vous faites un régime avec une copine et que vous perdez six kilos pendant qu'elle prend 500g... allez-vous le lui dire ? Et si vous le dites, allez-vous culpabiliser suffisamment d'avoir perdu et pas elle pour vous sentir obligée de reprendre du poids ? Ou allez-vous vous sentir très forte, meilleure qu'elle, et donc continuer sur votre lancée ?   

  • quand on constate que ce que nous affirmons aux autres, quelque soit le degré de véracité de nos propos, s'incruste dans un coin de notre tête... et qu'à force d'être répété cela va devenir de plus en plus vrai. C'est le principe de la méthode coué... sauf que comme on ne contrôle pas ce qu'on dit, qu'on n'y fait pas attention, on peut se mettre des pensées très négatives dans la tête. Un banal « je suis encore malade » vous dit que c'est presque normal pour vous d'être dans cet état-là. «Je n'ai pas les moyens » alors que la vérité était que vous n'aviez pas si envie de ce truc que ça, vous enfonce dans le crâne une idée de « manque » tout à fait néfaste. Jouer les pauvres, à cet instant précis, vous arrange... l'être vraiment vous arrangerait peut-être moins...

Amusez-vous, pendant quelques jours, à faire attention aux propos anodins que vous tenez aux membres de votre famille, à vos amis et connaissances et notez les thèmes qui reviennent régulièrement... Ils vous indiqueront avec précision vos interrogations du moment, qui ne sont pas nécessairement celles que vous pensiez avoir...

(Et petite touche littéraire, pour ceux que ça intéresse: il existe en français des énoncés « performatifs » qui constituent simultanément l'acte auxquels ils se réfèrent. Ex: « je vous autorise à partir... » donne une autorisation. Ou « je vous déclare Mari et Femme »... transforme deux être lambda en époux pour la vie (si prononcé par une personne habilitée) ou encore: « Je le jure... » ...)