J'ai longtemps cru que l'alimentation équilibrée que je proposais à ma famille répondait à un souci de bien-être, de valeur et de santé. Manger équilibré et presque végétarien, c'était permettre à mes enfants de goûter à tout, de découvrir de nouveaux légumes et de nouveaux mets. Les ouvrir au monde, leur enseigner l'importance du respect des saisons et les vertus des plantes, voilà un programme riche et valeureux.

Et puis, hier, je me suis demandé ce que représentait vraiment pour moi la recherche de "l'équilibre" et la traque des graisses, des sucres raffinés et des cochonneries industrielles. La santé? oui. Mais pas seulement.

La nourriture a pour nous bien plus qu'une valeur sanitaire. Nous avons avec elle un rapport de plaisir ou de déplaisir, de récompense ou de punition, de compulsion ou de maîtrise, d'envie ou de dégoût. Bref, là encore, ce que nous mangeons et surtout la façon dont nous le mangeons, parle de nous.

C'est ainsi que j'ai compris que, moi que mes parents ont toujours jugée excessive, débordante en tout, prétentieuse (donc "trop" tout), j'utilise la nourriture pour maîtriser au maximum ces excès, pour "équilibrer" le plus possible ces débordements et coller ainsi à l'image de la petite fille calme et silencieuse dont rêvaient mes parents. Manger une galette de riz plutôt qu'un pain au chocolat me permet donc d'être raisonnable et mesurée plutôt que voluptueuse et gourmande.

J'ai mieux compris alors la culpabilité que je pouvais ressentir quand il m'arrive (rarement) d'acheter des produits industriels, de nous faire livrer une pizza ou d'offrir à mes enfants ces hamburgers qu'ils aiment tant!

J'ai compris aussi que proposer à ma famille cette nourriture, c'était leur demander de l'amour, leur demander de me rassurer sur leur affection pour moi, leur demander d'affirmer que je prenais "bien soin d'eux" et que j'étais une bonne mère/épouse/belle-mère. Mais, une fois encore, le schéma projectif est enclenché et ce n'est pas mes enfants, beau-fils et mari dont je cherche l'approbation, mais bien mes parents.

A partir de 13 ans jusqu'à environ 25 ans, j'ai eu des périodes alternées de boulimie et d'anorexie. Lorsque j'expliquais à ma psy que je n'utilisais plus la nourriture pour me détruire, elle me fit remarquer que, si les comportements compulsifs avaient éffectivement disparu, le processus était toujours présent : finir les restes de mes enfants à table parce que je n'aime pas le gaspillage, alors que je n'ai plus faim, c'est manger outre-mesure. Sauter mon déjeuner parce que le frigo est quasi vide et que je préfère laisser ma part aux autres, c'est me priver volontairement de nourriture.

Il en va de nos rapport à la nourriture comme de nos rapports à l'argent. On les croit évidents et sains, ils sont souvent porteurs de nos souffrances.

Et vous? Comment mangez-vous? Que représente la nourriture pour vous? Pourquoi voulez-vous maigrir? Pourquoi voulez-vous grossir? Qui sont les personnes réelles pour lesquelles vous cuisinez? Que servez-vous en même temps que vos plats?

L'ironie du sort aura voulu que ce matin même, alors que j'avais déjà décidé d'écrire cet article, ma fille me dit ceci au petit déjeuner :

"J'aime quand les parents font des tartines au beurre, parce que c'est de l'amour qu'ils étalent"