Les questions d’éducation sont pour moi parmi les plus compliquées. Sûrement parce qu’elles rencontrent trop de résonances en moi. La question du droit de l’enfant à être entendu dans ce qu’il a de plus précieux et de plus pur, à être considéré comme un petit d’homme et non comme une pâte à modeler que l’on travaille selon ses propres objectifs d’adulte, à être respecté dans ses choix et dans la connaissance de ses besoins essentiels, cette question, donc, est une des plus difficiles qu’il m’ait jamais été posée.

Je suis toujours partagée entre la volonté d’éduquer mes enfants dans le respect de leurs libertés, l’écoute réelle de leurs besoins, la nécessité de les protéger de ce que je crois être des dangers ou des souffrances pour eux et l’envie d’être à l’écoute de mes propres besoins, la nécessité de me protéger de vrais dangers ou souffrances psychiques.

La fin des vacances se passe particulièrement mal avec mes deux enfants de 6 et 3 ans. Ils s’ennuient, ils tournent en rond, font des concours de bêtises, se bagarrent, pleurnichent, quémandent, me sollicitent toutes les deux minutes pour un jeu de société-un tour en vélo-faire un gâteau-faire du bricolage-des bisous-chanter –raconter une histoire-réparer le verre tombé par terre… bref, ils m’usent ! Ou plutôt : leurs demandes m’usent. Nos intérêts sont en ce moment très divergents : j’ai envie et besoin de finir des travaux entamés dans la maison, j’ai une dissertation à rendre au CNED début septembre, je prépare toutes mes conserves et mes confitures pour être tranquille cet hiver, je prépare la rentrée de l’association de parents d’élèves de l’école et je donne quelques cours pour pouvoir gagner un peu d’argent. Sans compter le quotidien qui ne m’oublie jamais : repassage, ménage, nettoyage, et tous les mots en –age.

Bref : je n’ai pas envie de prendre le temps pour leurs besoins, je n’ai envie de m’occuper que des miens (ou presque) mais je me couche chaque soir en culpabilisant de ne pas être plus présente pour eux en ce moment. Parallèlement, j’ai l’impression de les avoir « sur le dos » en permanence et de ne même pas être complètement à la réalisation de mes besoins. Conclusion : tout le monde est perdant !

Ce soir, ‘j’observais notre chatte qui a eu, il y a deux mois, 4 chatons. Depuis environ 15 jours, elle leur grogne dessus dès qu’ils s’approchent de ses tétines, elle leur file des coups de pattes… elle les sèvre. Lorsqu’elle a accouché, je voulais faire un article sur la façon dont elle s’occupait de ses petits, pour montrer le parallèle entre les animaux et les hommes, montrer notamment comment cette chatte restait à disposition de ses bébés en permanence, alors que tant de jeunes mamans se veulent déjà sur le pied de guerre du travail et de la séduction 2 mois après leur accouchement…

Aujourd’hui, j’observe cette chatte qui a été instinctivement si disponible et si maternante avec ses chatons, les rabrouer, les délaisser, les pousser à grandir. Et il me vient alors la réflexion suivante : n’éduquons-nous pas nos enfants à l’envers ?

Lorsqu’ils sont nourrissons (en médecine, le terme « nourrisson » est utilisé pour des enfants jusqu’à 3 ans) nous exigeons finalement d’eux une grande autonomie :

- dormir dans un lit à barreaux dès la sortie du ventre et le plus souvent dans une chambre isolée des parents (alors que 24 heures encore, le bébé était en corps à corps permanent avec sa mère)

- être nourris au biberon ou au sein, mais à heures fixes, comme s’ils devaient comprendre, dès 1 mois, que la vie est faite de contraintes et d’horaires

- être « propres » à un âge respectable (de préférence 18 mois pour que les leçons sur « comment mettre au pot » cessent enfin dans l’entourage)

- être placés en nounou à l'âge de deux mois...

- marcher rapidement et de façon artificielle grâce à tous les engins que les commerciaux de la puériculture nous inventent

- être promenés dans des landaus ou poussettes mais jamais sur les parents

- dormir et manger à heures régulières. Faire caca tous les jours, mais une seule fois de préférence.

- savoir manger rapidement à la cuillère. Et de tout s’il vous plaît…

Nous pourrions trouver encore une batterie d’exemples qui montrent comment, nous demandons très tôt à nos enfants d’être autonomes. Alors que, bizarrement, plus ils grandissent et plus on les protège, donc plus on les infantilise. C’est ainsi qu’ à un âge raisonnable, beaucoup d’enfants ne « savent » pas encore s’habiller tout seul, ou s’essuyer aux toilettes parce qu’on ne les a pas laissé faire lorsqu’ils nous le demandaient, considérant qu’ils étaient trop petits.

De même, on peut râler sur nos ados qui ne mettent pas la table mais on oublie qu’on n’a jamais fait confiance à nos petits de 2 ans qui voulaient toujours aider, pour emmener leur assiette et leur verre.

On ne leur fait pas confiance pour faire leurs devoirs, pour choisir leurs activités sportives ni même parfois leurs livres à la bibliothèque. On leur dit que manger et en quelle quantité, comment s’habiller, que faire dans une situation où ils ne nous demandent pas toujours notre avis, quelles couleurs utiliser pour faire un beau dessin… On les empêche de grimper aux arbres parce que c’est dangereux, de sauter dans les flaques parce qu’ils seront trempés, de donner leurs jouets parce qu’ils seront tristes après, de refuser d’embrasser mamie parce que ça ne se fait pas, etc, etc…

En pensant à leur place parce qu’on ne leur fait pas confiance sur leur apprentissage des codes en société, en agissant à leur place parce que ça va plus vite, en ne les laissant pas faire leurs propres expériences pour leur éviter de souffrir ou de se tromper, on les ampute de la chose la plus importante qui soit pour un être humain : la confiance qu’il a en lui-même.

Ce sont donc des nourrissons privés des soins les plus élémentaires (portage, sein, cododo) puis ces enfants empêchés de grandir qui deviendront des adultes épanouis ?

Au moment où nous, les mères, nous devrions ne faire que donner pendant les toutes petites années de nos enfants, nous réclamons notre « droit à ne pas être une vache laitière » mais lorsqu’il s’agit de pousser l’oiseau hors du nid (car c’est bien de cela qu’il s’agit) nous le rattrapons par le bout de l’aile, prétextant qu’on ne l’a pas vu grandir et que, de toute façon, il est bien trop petit pour grandir !!

C’est ainsi que nous fabriquons des générations de Tanguy, qui préfèrent la chaleur du cocon familial à la fraîcheur du monde extérieur.

Je suis convaincue qu’il reste en nous des traces animales que nous passons la plus grande partie de notre temps à ignorer et à étouffer. Je pense donc, que si la Nature nous a donné des seins, c’est pour allaiter nos enfants, que si nous ne pondons pas des œufs mais que nous fabriquons nos petits dans notre matrice, c’est pour les garder encore sur notre corps lorsqu’ils sont sortis, et ce jusqu’à ce qu’ils soient « finis », c’est à dire, jusqu’à ce que le crâne se referme. Je pense aussi que dès qu’ils sont en âge de faire seul, nous ne devrions pas les en empêcher mais leur foutre la paix.

Je réfléchissais à tous ces peuples dits « sous-développés », à toutes ces tribus dites « non-civilisées », qui agissent exactement comme notre chatte : en maternant le petit jusqu’à ce qu’il soit en âge (souvent 3 ans : le sevrage) puis en le poussant à grandir par des rites d’initiation ou par le travail avec les hommes. Cela ne vous surprend jamais de voir qu’à l’autre bout de la Terre, un enfant de 4 ou 5 ans pêche, chasse, dépiaute un gibier, fabrique un arc et sait l’utiliser, porte son petit frère sur son dos et de l’eau sur sa tête… ? Nos petits occidentaux en sont bien loin, pas parce qu’ils sont plus stupides, mais parce qu’ils sont empêchés…

Les mères sont très dévouées à leurs enfants pendant leurs petites années mais après, les enfants vivent avec le reste du village : ils participent aux fêtes, aux repas, aux chants, aux activités du camp mais il ne viendrait à l’idée de personne de s’occuper exclusivment d’eux ! Il n’y a pas de centre aéré ou de ludothèque en Nouvelle Guinée !!

Et pour cause : une fois que les enfants savent marcher, manger seuls et se laver, ils sont intégrés comme des membres à part entière !

Voilà pourquoi, j’ai besoin, au bout de 6 ans, que mes enfants me fichent la paix et s’occupent tout seuls ! J’ai envie qu’ils participent aux activités de ma tribu mais sans que la lumière soit tournée plus sur eux que sur les autres occupants de la maison !

Je trouve notre conception de l’éducation bien alambiquée finalement. Nous avons des psys, des pédiatres, des spécialistes de la petite enfance, des éducateurs, des animateurs, des enseignants… et pourtant nous n’arrivons pas à une réflexion simple sur la façon d’élever nos enfants. Dès qu’un enfant naît dans une famille, c’est mille et une questions qui naissent avec lui… pourtant il suffirait de laisser faire la Nature.

Je crois qu’en ce moment, je n’ai plus « besoin » de mes enfants parce que ce sont eux qui n’ont plus « besoin » de moi.

Il n'y a aucun jugemement de ma part dans cet article, je sais que chacun fait en fonction de ses nécessités, de ses convictions et de certains impératifs que l'on ne maîtrise pas toujours. Je ne juge pas les mamans qui donnent le biberon, qui doivent travailler et laisser leur enfant chez la nounou au bout du congé légal ou qui ont d'autres idées que les miennes sur l'éducation. Je m'interroge simplement sur la façon dont fonctionne notre société avec ce que je peux d'objectivité.