Bio-Blog, chroniques de deux consommatrices repenties

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mercredi 9 août 2006

Le poids du bonheur

Je fais partie de cette génération de personnes qui ont aujourd’hui des parents d’environ 70/80 ans, nés avant ou pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils ont connu le rationnement, la peur, le manque, la pauvreté, l’extrême misère parfois.

Mes deux parents sont issus de familles nombreuses et très modestes. Ils ont chacun perdu plusieurs frères et sœurs, morts avant l’âge de 18 ans, à cause des maladies le plus souvent. Si mon père n’a jamais souffert de la faim puisqu’il vivait en milieu rural et que la ferme leur apportait de quoi les nourrir, ma mère, en revanche, a connu les affres de la famine, elle qui vivait « à la ville » et dont les sept frères et sœurs devaient se contenter de ce que le père ramenait selon le travail journalier. Elle a mendié, a eu la tête rasée plusieurs fois pour éviter de se laver les cheveux, a quitté l’école à 9 ans pour « être placée » comme « fille de maison ». Elle a mangé des tomates pourries, déjà dévorées par les fourmis (qu’elle mangeait aussi), elle s’habillait avec les guenilles trouées que la paroisse collectait. Elle se contentait d’une orange à Noël, d’une toupie parfois. La première chose qu’elle se soit offerte, c’était sa robe de mariée, une simple robe en toile pour laquelle elle s’est privée de manger pendant un mois. Mon père l’a retrouvée inanimée dans son « garni ».

Elle a eu honte. Elle fut humiliée. Souvent. Trop souvent.

Ainsi, lorsqu’elle a eu des enfants, elle a mis un point d’honneur à ce qu’ils ne vivent pas la même chose. Ceux-là ne connaîtraient pas la faim, ni l’humiliation extérieure, ni la mendicité, ni l’illettrisme.  Ma sœur et moi avons été chargées, comme beaucoup d’entre vous sûrement, d’une mission difficile : faire mieux que nos parents tant sur le plan scolaire que sur le plan matériel.

Sur nos petites épaules frêles de nouveaux-nés pesaient déjà le poids de l’humiliation et des souffrances de nos aïeux. Ma génération est celle de la réussite sociale. Pour laver l’affront de la pauvreté, de la misère affective, du manque d’éducation, nous avons eu comme mot d’ordre : « travaille à l’école, réussis dans les affaires, grimpe les échelons… » Bien que détestant lire, ma mère m’a toujours conduite à la bibliothèque, elle se mettait dans des rages folles si je ne ramenais pas des bulletins scolaires brillants, elle insistait pour que je visite des musées et que je m’instruise en permanence. La plus grande fierté de mes parents étaient d’avoir deux filles « aux études supérieures ».

Je pense pouvoir dire que ma sœur et moi avons réussi socialement. Je pense pouvoir dire que la plupart des gens de ma génération (entre 35 et 55 ans) ont réussi socialement, au sens où l’entendaient nos parents. Nous sommes nombreux à avoir un métier, un titre, une maison, une voiture, des actions, des tonnes d’objets utiles et inutiles. Nous sommes nombreux à savoir lire, écrire et compter. Nombreux à exercer des métiers au nom compliqué, qui n’existaient même pas du temps de nos parents. Nombreux à dépenser de l’argent. Nombreux à voyager. Nombreux à pourrir nos enfants de jouets et de vêtements. Nombreux à ne manquer de rien mais à vouloir toujours plus. Nombreux à avoir l’essentiel mais à désirer le superflu. En sommes, nous avons réussi là où nos parents le souhaitaient. Combien de fois entend-on d’ailleurs les vieilles personnes nous dire : « vous avez de la chance, vous les jeunes. Moi, de mon temps, je devais faire la lessive à la main, j’allais à pied, je n’avais pas d’aspirateur, d’ordinateur… La vie est facile pour vous aujourd’hui »

Oui, sauf que :

Nous sommes nombreux aussi à ne nous endormir qu’avec un tranquillisant. Nombreux à voir un psy. Nombreux à être stressés. Nombreux à errer dans un travail qui ne nous épanouit pas. Nombreux à crouler sous les dettes. Nombreux à tomber malades, de façon chronique. Nombreux à se sentir débordés par l’éducation de nos enfants, ces mutants-matérialistes overdosés de jeux vidéos à 5 ans. Nombreux à perdre pied dans ce tourbillon de l’OBJET.

Nous avons simplement souffert de devoir réparer la génération précédente. Nous avons souffert de certains comportements de nos maîtres à l’école, de nos patrons dans les entreprises, de nos congénères dans notre vie sociale.

Oui, nous avons le matériel que n’avaient pas nos parents, oui nous avons tout pour être heureux sur ce plan là. Mais, d’abord, il semble que nous ayons surtout tout pour nous rendre malheureux puisque la course à l’argent et aux objets nous a lancé dans une quête sans fin, dans laquelle nous n’arrivons jamais à satiété. Nous voulons toujours plus (de technologie, de progrès, de services, de loisirs, de choix…)

D’autre part, pour atteindre cet idéal matériel, il nous a fallu trimer à l’école, puis au travail, notre rapport à l’argent s’en trouvant alors souvent modifié et compliqué. Nous avons dû essuyer des brimades affectives, des châtiments corporels, des humiliations…

Ainsi, ce qui a manqué le plus à la génération Dolto, c’est l’écoute, la compréhension, le sentiment d’être heureux. « Le blues du businessman » en est un exemple parfait.

C’est pourquoi, avec Aspen, nous discutions l’autre soir de ce que notre génération était en train de laisser comme mission à la génération suivante. Il semble que nous allons leur laisser deux missions qui ne sont pas plus simples que celles dont nous avons été chargées par nos parents.

La première, c’est sûrement de sauver la planète et de réparer nos conneries. Je trouve cette mission terrible parce que, non seulement, elle montre notre grande lâcheté à ne pas réparer nous-mêmes ce que nous détruisons, mais elle représente un travail titanesque pour nos enfants et petits-enfants à venir… Il est possible que dans 100 ans, la plupart des métiers seront consacrés à réparer nos conneries.

La deuxième, c’est « d’être heureux ». Il est logique que nous souhaitions du bonheur à nos enfants. « Peu m’importe ce que feront mes enfants, du moment qu’ils soient heureux » Nous pensons ainsi les libérer de nos rêves, de nos ambitions pour eux, du poids de nos fantasmes d’enfants parfaits.

Cependant, « être heureux », c’est aussi une mission, et bigrement difficile ! Je ne pense que le Bonheur existe en boîte, je ne sais même pas s’il existe. Il y a des moments de bonheur mais on ne les savoure que parce qu’ils coexistent avec des moments de malheur. On peut être globalement heureux mais je doute que l’on puisse l’être béatement, en permanence.

Ainsi, nous demandons une fois de plus à nos enfants de nous réparer, nous qui n’avons pas toujours réussi à « être heureux » bien que nous ayons réussi ce que nos parents attendaient de nous.

Nous les chargeons d’une mission bien compliquée : trouver ce que nous-mêmes cherchons depuis une bonne décennie maintenant dans les médicaments, dans les loisirs créatifs, dans le sexe, dans les voyages, dans la consommation, dans les médecines douces, dans la nourriture, dans le matérialisme, dans les activités sportives, dans le travail, dans le couple, dans les séries télé, dans la publicité, dans les magazines, dans les cosmétiques, dans les formations professionnelles ou extra-professionnelles, dans l’amitié, dans la religion…. : le BONHEUR.

Une seule question se pose à moi : et si nos enfants ne le trouvent pas ? Considérerons-nous alors qu’ils ont raté leur vie ?

Posté par cherry plum à 12:05 - Education / Pédagogie - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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