Si je ne devais retenir qu’un mot pour qualifier notre culture occidentale, je dirais : productivité. Nous vivons dans une société où l’art de ne rien faire est au mieux, un temps nécessaire mais limité pour se ressourcer, au pire, un véritable fléau. « Oisiveté est mère de tous les vices » est un proverbe qui aura bercé toute mon enfance.

C’est ainsi, que dès leur plus jeune âge, nous ne supportons pas de voir nos enfants ne rien faire. (« Mais joue donc ! ») La plupart d’entre nous considérons qu’à partir de 2 ans, un enfant peut se passer des siestes et qu’il peut participer au tumulte de la famille. Quant à expliquer à la famille ou aux amis que notre « grande » de 5 ou 6 ans fait encore une sieste le week-end, cela relève de l’exploit. Ce n’est pas pensable, qu’à cet âge, on puisse nécessiter encore le besoin de se reposer.

C’est entre autre ce qui nous pousse à inscrire nos enfants dans des clubs de toute sorte les mercredis et les samedis, jours « d’activités ». Remarquez avec quelle liesse les parents s’extasient devant les premiers pas de danse, les premiers buts ou les premières roulades, pas tant par fierté de l’exploit que par assurance d’avoir des enfants « sains de corps et d’esprit », des enfants actifs ! (à d’autres moments, le paradoxe veut qu’on exige d’eux le plus grand calme et la plus grande réserve)

Plus tard, nous supportons tout aussi difficilement de voir nos adolescents, fatigués de grandir, regarder la télé ou écouter de la musique allongés sur leur lit. (« T’as pas des devoirs à faire? Tu veux pas faire un tour à vélo ? Moi à ton âge…)

Nous imprimons dans la tête de nos enfants que ne rien faire et se reposer sont synonymes de vide, d’abnégation voire de danger.

Bien sûr, tout le monde reconnaît que la sieste est bénéfique mais elle ne doit pas durer plus de 20 minutes, ne doit pas être faire après 15 h et doit se faire ailleurs qu’au lit.

Réglementer le repos, voilà le comble ironique de notre culture.

Ce repos n’est réservé qu’aux gens malades, déprimés, aux retraités, aux vacanciers mais là encore dans des conditions particulières.

C’est ainsi que les vacances se prennent l’été, pour une durée de 5 semaines maximum, dans des endroits adaptés (campings, hôtels, clubs…) où les gens se parquent pour se reposer ensemble. La plupart de ces endroits d’accueil prévoient même des centaines d’activités sur la saison, embauchent des animateurs chargés d’assurer les cours de sport, les soirées à thème, les concours de pétanque. Ainsi nos vacanciers n’ont pas, même en vacances, le temps de s’ennuyer. Il n’y a rien de pire pour un adulte que de s’ennuyer. il doit s’occuper tout le temps.

La mise en place des 35 heures aura ainsi permis à de nombreuses personnes de se « mettre aux loisirs créatifs ». Des magasins de fournitures poussent comme des champignons jusque dans les villages, des salons sont organisés dans les parcs expositions, des magazines spécialisés sont édités chaque mois à des millions d’exemplaires, des stages intensifs pendant les week-end ou les congés nous apprennent à encadrer, broder, scrapbooker, origamiser etc etc…

Nous passons également beaucoup de temps à faire des listes des choses que l’on doit faire dans une journée… C’est d’ailleurs terriblement culpabilisant lorsqu’on n’a pas eu le temps de faire les trop nombreuses choses inscrites sur la liste.

Il m’arrive parfois de m’écrier le soir « Oh, je n’ai rien fait aujourd’hui ! »

Nous ne supportons pas le rien-faire. Nous nous plaignons d’être fatigués, d’être stressés, nous avalons de centaines de pillules par an, nous pratiquons des sports relaxants, nous courons après les moments de détente, de bien-être. Tout, de la crème de beauté à l’idée du voyage, de la cuisine zen à la publicité pour un shampoing, tout nous invite à être plus détendu, plus serein, plus heureux.

Mais personne ne nous le permet vraiment. Faire le choix de ne pas travailler ou de travailler moins, prendre son temps pour vivre, ne pratiquer aucun sport ni aucune activité extérieure, faire la sieste avec ses enfants, se lever tard, se coucher tôt, délaisser le ménage au profit d’un livre, remplacer la promenade dominicale par une journée pyjama sont des choses qu’on n’ose pas dire et encore moins faire.

Depuis que je suis mère au foyer, je ne compte plus les remarques sur mon « oisiveté ». Comme il est difficile pour les autres d’accepter mon choix alors que je n’ai « que » 2 enfants en bas âge, ceux-ci se sentent obligés de le justifier :

« C’est normal, pour l’instant, tes enfants sont encore petits, tu pourras quand même travailler à mi-temps l’année prochaine »

« Tu as repris tes études, tu souhaites tenter les concours, ce n’est pas comme si tu ne faisais rien »

« Je t’ai eue très tard, tu dois être plus fragile que les autres et moins énergique »

« Il faut dire que le boulot n’est pas facile à trouver »

« Au moins, tu as ton petit temps partiel, c’est déjà ça ! »

Ma famille et quelques connaissances, ne supportent pas que je veuille pleinement rester à la maison. Je travaille effectivement 12 heures par semaine mais je continue à me considérer comme une mère au foyer, parce que dans ma tête et dans mon cœur, c’est ce que je suis. Travailler m’apporte de l’argent (pour mon projet) et du plaisir mais cela ne reste qu’une activité au même titre que d’autres font du tennis ou de la natation. Ma mission à moi c’est de vivre. Simplement.

Ma sœur pense que je suis une girouette qui change de job comme de chemise (c’est exact), une femme instable et adolescente. Elle me dit superficielle et égoïste, probablement parce que je ne produis pas pour la société dans laquelle je vis. Elle pense aussi que je vis comme une vieille car je n’ai aucune ambition professionnelle, que je me contente de choses simples et silencieuses, et que ma vie de quartier me suffit. « A ton âge, je voulais devenir directrice qualité ! Et j’y suis parvenue ».

A mon âge, je ne veux rien devenir d’autre qu’un bon parent, respectueux et responsable. Je ne veux rien faire d’autre qu’éduquer des citoyens différents, pour que le monde change un jour…

Quant à mon mari, il passera à 80% à partir de septembre, choix que son employeur ne comprend pas du tout. (« Mais tu vas perdre 400 euros par mois! »)

Il est probable que, plus la vie avancera, et moins la notion de travail n'aura d’importance pour nous. Nous réfléchissons déjà à une activité qui nous apporterait suffisamment de quoi vivre et à un mode de vie qui satisferait notre envie de voyages et de solitude.

Le projet de grand voyage que nous mettons en place en ce moment viendra conforter les autres dans l’idée que nous ne sommes que des fainéants et des « gagne-petit ». Le fait de déscolariser les enfants et de ne probablement pas les re scolariser au retour continuera à véhiculer l’image de « parents irresponsables » et de « prétentieux qui veulent juste montrer aux autres qu’ils vivent mieux qu’eux et se sentent au dessus d’eux ».

Quand je vois comme notre mode de vie et notre façon de penser nous éloignent de plus en plus de nos familles, il y a fort à parier qu’un jour, nous ne nous reconnaitrons plus du tout dans cette culture là.

Devenir adulte, ce serait pour moi, non pas répondre aux rêves de carriérisme de ma sœur mais me détacher complètement de toute forme de culpabilité.

Je me souviens déjà qu’adolescente j’étais touchée par toutes les formes d’échappée à la productivité.

The Wall.

Les temps modernes.

Et un dialogue anodin dans un film sans prétention :

« - Qu’est-ce que tu fais ici toute la journée ?

- Je vis ! Y’a que les cons qui ont besoin d’être occupés tout le temps ! »